<< Un bon soir de mousson alors que le vent s’était levé en amenant de petites gouttes fraîches sur la plaine d’herbes encore humides par la saison, le renard traversait l’étendue sans réel objectif. Fleck était un canidé de petite taille pour une espèce mélangée sans origines exactes. Il avait été élevé aussi proche dans ses souvenirs dans une ferme du sud de la capitale qu’il avait quitté lorsque c'était le bon moment. Son ancien maître Manuel, un homme de soixante ans, cultivant la terre de diverses variétés de légumes comme la courgette, ou le concombre, et ses enfants Amelia, Tiago ou encore le tout petit Julio, lui manquaient. Cette famille, qui l’avait adopté alors qu’il n’était qu’un nouveau né, lui avait apporté un doux foyer avec plein d’amour pendant un an. Fleck se souvenait des jeux avec les enfants, les cache-cache dans le jardin, les poursuites dans les hectares infinis où il gardait encore la forme de courir après eux. Le vent était encore plus fort lorsqu’il quitta complètement sa première maison, vers la forêt, cet endroit où les hommes n’avaient pas encore conquis cette terre que Mère Nature se réservait. Il sentit déjà en lui une profonde nostalgie de ces visages, ces mains, ces parfums qu’il aimait quand les membres de sa famille adoptive apparaissaient dans la vide senteur du vieux bois tropical de cèdre qui couvraient le sol. Dans son carton avec comme couche un pull en coton laineux, il restait là à s’ennuyer quand il n’y avait personne pour s’occuper de lui. Grattant quelques meubles de ce local de vielles affaires, jouant avec n’importe quel objet, il se souvenait bien de ces moments de solitude la nuit quand tout le monde dormait même s’il était plutôt silencieux pour un renardeau. Fleck ne regrettait pas exactement sa vie de renard apprivoisé. Il y avait toujours en lui ce désir de découvrir de nouvelles contrées. La ferme était encerclée d’un épais barbelé de six mètres de haut qui empêchait les voleurs d’y pénétrer; le renard n’était jamais sorti de ce bâtiment depuis sa plus tendre enfance. Si le choix de Manuel avait été de le laisser partir, Fleck ne se posait pas vraiment la question de savoir pourquoi il était maintenant à l’état sauvage. Pourtant rien ne pouvait l’empêcher de retourner voir sa famille d'humains. Il avait envie de retourner sur ses pas avec le trop d’affection qu’il avait pour ses Brésiliens originaires de Manaus qui s’étaient installés plus en province. Mais si Manuel l’avait mis dans cette nouvelle situation, il y avait sûrement un avenir qu’il se disait venir plus pressé que de rester avec des humains. Le renard entra dans sa nouvelle vie d’animal indépendant. Il sentait les odeurs de la forêt amazonienne, immense lieu de verdure sans limite sans douter de la beauté de cette étendue naturelle. L’espace lui donnait l’excitation d’avancer vers l’inconnu, comme si le chant des oiseaux était une invitation au voyage, un voyage qui s’annonçait merveilleux tant la forêt semblait accueillante, mais aussi mystérieuse pour un esprit débordant de curiosité. Il avança, s’engouffrant dans la forêt, pénétrant avec silence sans hésitation, calmement en s’habituant à ce nouveau milieu. >>
<< Fleck descendit le premier de leur butte. Cerrid le suivit en gravant prudemment les rochers. <<Est-ce qu'on doit le suivre, Cerrid?>> Déclara-t-il en la regardant du bas de la terre accidentée. Elle lui répondit d'un hochement de tête bien humain. Quand ils finirent leur traque, près d'un fleuve qui se jetait dans la mer plus loin, le Rio Itapecuru, qui se jette dans le golfe du Maranhão, le serpent se reposait dans l'espace confiné d'un trou creux entre plusieurs rochers. Cerrid et Fleck avancèrent alors à découvert. À bonne distance de l'animal gigantesque. Le serpent les avait vu venir et sans plus attendre s'élança vers eux menaçant. Dilma arriva à pleine vitesse en griffant les narines de l'animal. Le serpent hissa mécontent, restant sur place plus loin, les naseaux le démangeant comme un gros rhume. Dilma criait alertée pour que la loutre et le renard fuient. Ils étaient encore sonnés car ils avaient dévalé une pente bousculés par le serpent, s'étant retrouvés dans une ancienne carrière à charbon du dixième siècle plus bas. Le serpent fut très rapide pour les retrouver face à face d'une dizaine de mètres les séparant. Le serpent était plus fort qu’eux et hissait en colère en un son continu. Dilma se percha sur une branche en appelant plus fort nos deux amis pour les raisonner. Fleck et Cerrid ne réfléchirent plus une seconde de plus. Ils acceptèrent dans le silence le conseil de Dilma, qui était juste. Ils coururent jusqu'à l'embouchure du fleuve vers la mer. Le serpent les poursuivit. Ils se trouvèrent ensuite coincés entre la terre et la mer. Aux chutes du fleuve dangereuses à ceux qui voulaient les franchir. Dilma volait au bord du précipice. Elle était effrayée en restant près de ses deux amis. Fleck, en un instant de réflexion, se laissa tomber en arrière. Cerrid fit comme lui. Faisant tous les deux un plongeon mémorable risqué mais nécessaire. Avaient-ils un autre choix? >>
<<Fleck se réveilla ce matin avec encore une mine affreuse, les pensées embrouillées, le corps crispé par cette nouvelle nuit à laquelle il eut encore ce même rêve. Même si les autres membres de la horde étaient au courant de ce souci depuis des semaines, surtout son auxiliaire Flake, la chouette effraie qui était dorénavant à son entier service depuis que son père était mort, il n’osait pas trop en reparler quand ce même rêve recommençait. Mais ce matin-là, le renard bleu se sentait dans un état d’esprit qu’il qualifiait lui-même de minable. Il n’avait jamais ressenti autant de difficultés à se lever ou de reprendre goût à la chance d’un jour suivant sans que ces images ne se répètent dans sa tête. La chouette était à côté de lui comme tous les matins quand il se réveillait. Elle ne le quittait jamais jour et nuit même si elle ne s’éloignait qu’à quelques dizaine de mètres dans des cas extrêmes. Elle était sur le sol, le plumage ébouriffé, la tête posée sur le haut de son dos à observer les rayons du soleil pénétrant l’antre collectif situé sous les racines d’un feijoa ou goyavier du Brésil. Un arbre aux fruits étonnants ayant un goût à la croisée de la fraise, de l’ananas, et de la goyave, dont ils se nourrissaient de temps en temps. La chouette ne lui parlait pas beaucoup. Elle répondait maintenant que quand il avait des questions, des ordres à lui adresser. >>
<< Sudi écoutait Sahara avec intérêt. Il comprit alors pourquoi elle était si différente avec sa boucle d'oreille dorée à l'oreille droite, ses traits noirs au niveau des côtés de ses yeux. Elle lui expliqua que les lions et les lionnes d'où elle venait se paraient pour chasser les mauvais esprits et se distinguer des autres animaux d’être des puissants. Hamani dormait contre les côtes du jeune lion cachée par sa masse. Il était couché quand elle lui expliqua ses origines, elle aussi détendue. <<Je pense demander au plus sage animal de notre royaume des explications sur notre phénomène environnemental. Je pense à la chamane. Si elle est encore vivante...>> Dit Sudi en réalisant qu'il se trompait peut-être en choisissant cette voie pour régler la situation. <<Ce n'est pas bête, mon fils. La chamane vit désormais aux limites de la frontière entre notre terre et l'empire Gamara. Tu devras voyager. Je vais t'aider à te préparer pour cette épreuve. Je tiendrai au courant ton père. Tu devras partir dès cette nuit à cause de l'urgence que nous avons.>> Le jeune lion ne s'attendait pas à partir aussi vite de sa terre. Il accepta cependant le futur qu'on lui avait tracé, pensant qu'il était aussi le seul qui pouvait faire un tel trajet difficile, car un lion en bonne santé, physiquement apte, pouvait faire ce voyage. Sahara lui dit qu'Hamani pouvait l'accompagner. Mais qu'il devait aussi la protéger. Il se mit aussitôt la nuit même en route avec les conseils avisés que Sahara lui a donné à 'dompter le sable' et 'de ne faire confiance en personne'. Il n'avait aucune tristesse de quitter sa terre en risquant sa vie. Puisqu’il le faisait pour la fierté de son rang. >>
<< Il fallait peut-être une semaine de bonne marche avec des hâtes courtes pour rentrer rapidement à la maison. Son grand-père et lui s’étaient encore promis de se revoir quand ce sera le bon moment. Flake volait toujours en bonne hauteur pour guider Fleck qui trottinait dans les forêts et brousses. Lors d’une soirée près d’une des plages de Bahia, quand Fleck et Flake se reposaient près d’une carrière de calcaire utilisée par les hommes le jour, ils entendirent tous les deux des gémissements plaintifs. Fleck se leva le premier précipitamment. Il perçut un cœur battant lentement qui s’éteignait. Les cris étaient étouffés. Cela devait être un petit animal qui allait probablement mourir dans peu de temps. Mais en Fleck, il avait la clémence pour cet animal. Il entendait les pensées de cet animal dans sa tête : <<Que les dieux me viennent en aide. Je veux retrouver la liberté avant mon dernier départ.>>. Fleck courut en se focalisant sur uniquement ses cris. Il n’avait jamais entendu des pensées aussi fortement dans sa tête simultanément. C’était la première fois qu’il sentait profondément l’âme d’un animal au travers des pensées. Cet animal avait en lui un aspect chaste et très attaché à la vie. Bien plus que Fleck. Ce qui le bouleversa et le fit décider d’aller le secourir. >>